Portrait d’auteur #58, Sébastien Vidal, janvier 2026
Cher Sébastien
Peux-tu te présenter à ceux de nos lecteurs qui ne te connaîtraient pas encore ? Nous retracer un peu ton parcours professionnel.
Je suis marié depuis 1998 et papa de deux enfants, une fille et un garçon. Je suis né en Corrèze en 1971. L’année de la sortie de L’inspecteur Harry, de French Connection, Les chiens de paille, ou encore La veuve Couderc, donc ça partait sous de bons auspices (ah ah ah). Après de courtes études pénibles et très ennuyeuses, j’ai bifurqué en apprentissage après ma troisième. J’ai appris le métier de pâtissier-chocolatier-confiseur-glacier auprès d’un formidable maître d’apprentissage, Jean-Jacques Senaud, qui tenait avec son épouse une pâtisserie très réputée dans mon village, à Saint-Privat. Mais je devais effectuer mon service militaire, que j’ai fait dans la gendarmerie. C’est là que tout a basculé, j’ai vu des choses qui me plaisaient, j’ai fini par passer le concours et hop ! c’était parti pour presque 25 ans. En 2014, j’ai pris ce qu’on appelle une retraite proportionnelle (le montant de ta pension est corrélé à ton temps de service) et j’ai opéré une reconversion comme agent d’exploitation dans une entreprise de livraison de meubles et d’électroménager. Après un an, nous nous sommes « séparés » et en 2018 j’ai monté une microentreprise de destruction de nids de frelons et de guêpes. Après cinq années d’activité, j’ai stoppé, je ne pouvais plus faire ce métier, tuer ces insectes me faisait trop de peine.
En parallèle, j’ai commencé l’écriture d’un roman historique qui se déroulait sous l’Occupation en Corrèze, c’était en 2008, et par une forme de hasard il a été publié en deux parties en 2011 et 2012. C’étaient mes débuts dans l’édition.
Quel genre de lecteur es-tu ?
Un lecteur quotidien, je lis tous les jours, même quand je n’ai pas le temps, je lis au moins une demi-heure. Je pense que ça me vient de l’enfance, j’ai grandi dans une famille où presque tout le monde lisait. Ma marraine m’a offert mon premier dictionnaire, un gros Larousse, et le premier vrai livre que j’ai lu (j’entends par vrai « un livre épais et quasi sans illustrations) je l’ai eu un jour à Noël, c’était la comtesse de Ségur. Ensuite, comme beaucoup de personnes, j’ai d’abord exploré la bibliothèque familiale, et puis les hasards et les rencontres m’ont fait découvrir des romanciers et romancières avec lesquels j’ai grandi. Mais les trois premiers, ceux qui ont fondé quelque chose en moi, furent Claude Michelet, Stephen King et Antoine de Saint-Exupéry. Adolescent, j’ai consommé pas mal de romans policiers, notamment dans la collection J’ai Lu, les Ellery Queen, MacDonald, etc. À la fin de mon collège, lors de ma seconde troisième (ouaip, j’ai repiqué), j’ai découvert au foyer une étagère avec un tas de livres disponibles en libre-service, une sorte de boîte à livre avant l’heure. Là, j’ai dégoté du Hemingway, Victor Hugo, Blaise Cendrars, Emile Zola (pas beaucoup de femmes, je sais, mais c’est symptomatique d’une époque) et donc le fameux Antoine de Saint-Exupéry, et ce fut le coup de foudre. Le premier livre de lui que j’ai lu est Terre des hommes, et il reste toujours sur ma table de chevet. Ensuite, j’ai lu Vol de nuit, Pilote de guerre, Courrier sud. À chaque fois je retrouvais un grand humaniste, qui portait un regard particulièrement avisé sur le monde, sur sa façon d’être au monde. Je sentais une grande mélancolie dans son écriture, tout en croyant énormément en l’humain, et puis les écrivains combattants m’ont toujours fasciné, ceux capables de dire le beau et d’accepter de devoir tuer, ceux-là sont à part, les Dorgelès, Apollinaire, Péguy, Albert Camus, Joseph Kessel ou encore René Char, tous trois résistants sous l’Occupation.
Ensuite j’ai lu du polar, du terroir, de la « blanche », un peu de tout.
As-tu des rituels d'écriture ? Lieux, heures, environnement musical, etc...
Pas vraiment. Sauf si s’installer à mon bureau avec une tasse de café est considéré comme un rituel. Lorsque je suis en phase d’écriture, j’écris souvent le matin, vers 9h00. J’arrête pour le déjeuner, non pas à cause de la faim mais parce qu’après deux heures et demie ou trois heures de travail, je suis cramé, plus bon à rien. Il peut m’arriver d’y revenir en fin de journée, pour une heure ou deux, mais l’essentiel se fait le matin.
Avant de commencer, je relis à voix haute ce que j’ai écrit la veille. Avec l’oreille, je repère forcément des choses qui ne vont pas, ne sonnent pas, donc je modifie, supprime des mots, en change certains, retravaille des phrases, des tournures, des dialogues. Cela me permet de me remettre dans l’atmosphère du roman, de reprendre contact avec les personnages, comme des élèves qui se retrouvent le lendemain dans la cour de l’école. En faisant cela, je m’échauffe, et puis je reprends où j’ai arrêté. Mon bureau est une pièce ouverte sans mur ni porte, il se trouve dans l’enfilade du couloir, au bout. J’aime bien rester au contact de la vie de la maison, entendre un plat qui mijote, les chats qui jouent, les enfants qui complotent en chuchotant (quand ils étaient petits). En revanche, je n’écoute pas de musique pendant l’écriture, ça perturberait la musicalité que je cherche dans le texte. J’en écoute avant, après, mais jamais pendant. Mon bureau donne sur un étang en contre-bas, j’y plonge mon regard souvent, j’y pêche des idées, des mots.
Quel est ton 1er souvenir de lecture et ton dernier coup de cœur littéraire ?
Mon premier souvenir de lecture c’est une histoire très courte, avec beaucoup d’images, celle de Porcinet, ou Porcelet, un petit cochon qui découvrait son reflet dans une flaque d’eau. Je devais avoir 3 ou 4 ans, ça reste très vif en moi. Je vois encore les images et le livre. Celui qui m’a beaucoup marqué ensuite, c’est La chèvre de monsieur Seguin, d’Alphonse Daudet, déjà un roman noir en quelque sorte. Je me souviens d’avoir lu et relu la fin inlassablement, comme si un secret y était caché, comme si ces lignes poignantes contenaient le mystère de la vie et de la mort. Pour un enfant, il y a une grande dramaturgie dans ce texte.
Ma dernière grande émotion de lecture, c’est Le diable tout le temps, de Donald Ray Pollock. Un classique du roman noir que je n’avais pas encore lu. C’est magistral. Mais, un autre livre reste en moi depuis que je l’ai lu, c’est Le soldat désaccordé, de Gilles Marchand. Je l’ai lu il y a trois ans je crois, et j’y repense régulièrement. Je viens de terminer Marseille 73, de Dominique Manotti, et c’est aussi un sacré polar.
Qui est ton premier lecteur/ta première lectrice ?
C’est mon épouse. Depuis le début. Elle lit tout, même les mauvais poèmes que je lui écrivais quand j’étais en déplacement à l’époque où j’étais gendarme mobile. Mais j’ai trois amis auteurs qui lisent mon texte après elle, Anthony, Franck et Christian. Ce sont eux qui sont chargés de me faire un retour sans concession, de me « tailler un costard ».
Comment a germé ton idée pour ton dernier livre "Une saison de colère" qu'on attendait avec impatience ?
Il est né comme toujours de la vision très pure et nette d’une scène, et aussi d’une grande colère que je devais évacuer par l’écriture. La scène, c’était un homme assis sur le trottoir, adossé à un mur. Comme un clochard, sauf qu’il était bien habillé. Il avait l’air de faire la manche, il y avait un chapeau posé à l’envers sur le sol devant lui, des gens passaient, il faisait beau. J’ai tout de suite su que ça allait donner un roman. Evidemment, comme toujours, je n’avais pas grand-chose comme éléments. J’ai commencé à y penser chaque jour, plusieurs fois par jour, et cet homme sur ce trottoir s’est retrouvé avec un nom, un passé, un vécu. D’autres personnages sont arrivés, et avec la colère qui me bouffait les tripes, qui portait sur ce qui se passe chez nous et dans le monde, l’entreprise d’autodestruction du capitalisme qui dévore littéralement la planète, j’ai trouvé aisément de quoi j’allais parler.
Quelle est la chose la plus bizarre, ou la plus drôle qu'on t'a dite ou demandée lors d'une séance de dédicace ?
« Est-ce que vous êtes déjà passé à La Grande Librairie ? »
On sent dans ton écriture tes nombreuses influences littéraires et cinématographiques, mais aussi ton souci de la nature et ton amour des animaux. Peux-tu nous en dire un peu plus ?
Comme je l’ai dit plus avant, j’ai lu très tôt et ne me suis jamais arrêté. Sans le savoir, j’ai acquis les outils nécessaires pour écrire des histoires. Aujourd’hui encore, il est rare que je n’ouvre pas mon dictionnaire une ou deux fois en lisant un livre, alors je note le mot et sa définition dans un carnet qui ne me quitte pas. C’est de cette façon que j’enrichis mon vocabulaire et mon orthographe. J’ai une mémoire visuelle très avancée, je n’oublie pas un visage par exemple. J’aurais pu bosser comme physionomiste en discothèque (ah ah ah). Quand je lis, j’apprends sans le vouloir l’orthographe des mots, ce qui n’est pas inutile quand on écrit des romans. Cela dit, je ne suis malheureusement pas irréprochable, et je donne encore du travail à la personne qui relit et corrige mes textes chez mon éditeur.
Pour ce qui concerne le cinéma, j’en suis un enfant, et de la télé aussi. J’ai été en grande partie élevé par mes grands-parents paternels, et ma grande joie, c’était de regarder le film du dimanche soir avec mon grand-père. Il était un grand amateur de film de guerre, de films noirs et surtout de westerns. Cela explique sans doute mon goût immodéré pour ce genre, une des rares choses artistiques que l’Amérique ait inventées avec le jazz et le blues (dixit Clint Eastwood). De neige et de vent est clairement un western moderne. Un hommage à Rio Bravo que j’ai vu tout gamin avec mon pépé. Comme j’étais un bon négociateur, j’avais souvent le droit de regarder La dernière séance, qui passait le mardi soir sur la troisième chaine qui ne nommait encore FR3. Eddy Mitchell n’avait pas son pareil pour raconter un film, ses à-côtés, les anecdotes. C’est lors de mon enfance et mon adolescence que j’ai accumulé (il n’y a pas d’autre terme) une expérience ciné et télé qui me servent aujourd’hui. Probablement qu’inconsciemment, j’ai fini par comprendre comment il fallait raconter une histoire, les mécanismes de narration, la dramaturgie, l’importance de fignoler les personnages. Dans les années 80, je me suis gavé de Claude Sautet, Yves Boisset, Lelouch, Nicole Garcia, Diane Kurys, Coline Serreau, De Palma, Scorcese, Friedkin, Eastwood, etc…Il y a trois films qui à l’époque m’ont beaucoup marqué. Ils ont eux aussi fait bouger quelque chose en moi. Deux hommes dans la ville, de José Giovanni, avec Gabin, Delon et l’immense Michel Bouquet. Ensuite Le vieux fusil, de Robert Enrico. Avec la merveilleuse Romy Schneider et l’incroyable Philippe Noiret et le trop tôt disparu Jean Bouise. Enfin, Kramer contre Kramer, le face à face Dustin Hoffman-Meryl Streep. En tant qu’enfant de divorcés, ça m’a forcément parlé et ému.
Donc rien d’étonnant à ce que mes histoires soient empreintes du cinéma et de la littérature. En outre, quand j’écris, je vois la scène, je la vois vraiment, je sens les odeurs, j’entends les sons, et j’écris tout cela.
La Nature, c’est une évidence dans mon travail. Je suis convaincu que nous sommes façonnés par les lieux où nous vivons et par conséquent la Nature. Et par Nature j’entends tout le vivant, le végétal, le minéral, les saisons, le climat, la météo, les lieux. Tout cela influe sur nos humeurs, notre état d’esprit, donc nos décisions. Et ces décisions vont à leur tour influer sur notre propre histoire, celle des gens que nous côtoyons, et elles vont commander les évènements, leur faire prendre une direction plutôt qu’une autre, et tout cela écrit une histoire, une histoire qui est propre aux lieux, aux gens, à ce creuset localisé. Il m’est inconcevable de raconter sans tenir compte de ce paramètre considérable, la Nature. Les animaux eux, je les aime. Ils sont sur cette planète et la vie leur confère les mêmes droits qu’à nous autres, l’espèce humaine, qui fait aussi partie des animaux, nous sommes des animaux, êtres vivants. Nous sommes tellement lucides parfois sur notre nocivité que nous disons « l’homme est un loup pour l’homme ». Un jour prochain, nous prendrons collectivement conscience de ce que nous faisons subir au monde animal, que ces êtres sont doués d’émotions et de pensées, qu’ils ressentent la douleur, la peine, la solitude de l’enfermement. Ce jour-là, la honte nous submergera.
Ton roman "De neige et de vent" tournait autour d'un huis-clos et d'une foule hostile. T'es-tu déjà trouvé dans cette situation ?
Oui, ça m’est arrivé plusieurs fois. Mais jamais jusqu’à une telle extrémité. J’ai exercé dans des unités d’intervention, ce qui renvoie souvent aux plus mauvais côtés de la société et de l’être humain. On est dans un contexte de violence, de désarroi, d’incompréhension, et en tant que représentant de l’Etat, on cristallise souvent ce mal être, la frustration des gens, et très vite, on est contraint, le plus souvent, d’établir un rapport de force, d’abord dans l’espoir d’être dissuasif, ensuite s’il le faut, en exerçant ce qu’on appelle « un juste et proportionné exercice de la force et donc de la violence » pour raisonner et/ou maîtriser un ou des individus. Ce sont des situations fébriles et tendues à l’extrême, où on sent que tout peut basculer pour un détail. On évolue sur un fil, nous sommes des funambules avec un flingue et un gilet pare-balles. Aujourd’hui plus que jamais, l’usage de la « violence légitime » par les représentants de l’Etat, les forces de l’ordre, est questionné, à juste titre. Depuis en gros les manifs des gilets jaunes, on assiste à une modification de la doctrine relative à l’usage de la force, des armes. Il y a une dérive que personne ne peut nier. Elle vient des ordres donnés en haut lieux, de la docilité des différentes hiérarchies (le carriérisme, cette plaie), et d’un sentiment d’impunité de certains individus qui portent l’uniforme et entachent le travail de tous les autres qui font bien leur métier. D’ailleurs, à ce sujet, je viens de voir au cinéma Dossier 137, de Dominik Moll, c’est édifiant et magistral.
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J’ai déjà été très bavard, je vais donc être bref. Je vous souhaite, Marina, Patrice, et toutes celles et tous ceux qui fréquentent ce site, une année 2026 la plus belle possible, la plus riche en bonne vibrations possible.
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