Auteure à la page ? Non... éditrice à la page #60 : Héloïse d'Ormesson !
Quel genre de
lectrice es-tu ?
Je suis très éclectique dans mes lectures, allant d’une écriture classique à une langue fragmentée, de la fresque romanesque à des textes déconstruits. Les livres ont rythmé ma vie. Comme mode de divertissement, mais plus encore comme mode d’exploration du monde. Pour l’angliciste que je suis, Shakespeare reste le géant tout à la fois politique, poétique et satirique. S’il fallait citer une pièce, j’opterais pour Le Songe d’une nuit d’été. A la fin de mes études aux Etats-Unis, j’ai découvert le foudroyant And Their Eyes where Watching God (Mais leurs yeux dardaient sur Dieu) de Zora NealHurston, ce fut une révélation. Tout comme Le Chagrin des belges d’HugoClaus qui plaide pour l’acceptation de l’autre et l’ouverture d’esprit. Plus récemment Le Lambeau de Philippe Lançon, concentré d’humanité, preuve que la littérature peut constituer un rempart contre la barbarie, m’a éblouie et renversée.
Quel est ton 1er souvenir de lecture ?
Ma première lecture fut L’Appel de la foret de Jack London, qui m’a littéralement happée, transportée dans ce grand nord. J’avais 6/7 ans et je n’ai pas pu lâcher le livre, alors que nous partions à la campagne, en voiture, avec mes parents et que j’étais sujette au mal des transports. J’ai achevé l’histoire de Buck, alors que nous arrivions à destination, trois heures plus tard, sans m’être aperçue de la distance parcourue, ni des signes de nausée. Cette plongée dans un univers inconnu, contenu entre quelques pages, fut une expérience grisante. J’étais mordue.
En 2004, lorsque j’ai quitté les éditons Denoël, j’avais vingt ans d’expérience professionnelle. J’avais été jusque là libre d’éditer les livres que je souhaitais, mais, en revanche ne maitrisais pas leur destinée commerciale et marketing. Que l’on me refuse telle réimpression, ou que l’on rechigne à investir dans la promotion sur certains titres, m’avait frustrée. Et ne pas avoir, à mon sens, suffisamment défendu certains livres auxquels je croyais, m’avais contrariée. Mon compagnon, Gilles Cohen-Solal, ancien représentant, connaissait bien les rouages de la diffusion distribution et de la gestion. Nous avions quarante ans d’expérience du métier à nous deux. Il m’a convaincue de nous lancer, d’aller jusqu’au bout de cette passion. Je n’aurais pas entrepris cette exaltante aventure sans lui.
Quel est le livre que tu as publié dont tu es la plus fière ?
Impossible de ne citer qu’un seul titre.
La Maison desfeuilles de Mark
Danielewski fut une extraordinaire aventure éditoriale que j’ai partagée avec
Claro (le traducteur) et Paul Raymond Cohen (le compositeur). Immersion dans un
labyrinthe au propre et figuré, ce livre objet constitue une merveilleuse
allégorie de la lecture.
Méchamment
dimanche de Pierre
Pelot, premier titre de la maison d’édition, Mystic River à la
française, écrit par un géant méconnu de la littérature hexagonale, saisissant
roman d’apprentissage, rocailleux et tendre, est cher à mon cœur.
Les Faiseurs
de pluie de
l’australien Tim Flannery, que j’ai publié en 2006, alors que la conscience de
l’urgence climatique n’était pas encore aussi affirmée. Plaidoyer pour une
prise de conscience des questions environnementales, cet essai a été
déterminant dans mon parcours.
Quelle est la chose la plus bizarre, ou la plus drôle qu'on t'a dite ou demandée, lorsque les gens découvraient ton nom ?
Une éditrice américaine m’a félicitée pour ce magnifique « medevial name » ! Ce qui illustre magnifiquement la question de la subjectivité. La particule et le prénom relevait de son point de vue de new yorkaise de l’antiquité médiévale !!
Si tu avais la possibilité d'inviter un(e) auteur(e) disparu(e) pour une soirée rencontre/dédicace dans ta librairie, qui choisirais-tu et pourquoi ?
Jacques StephenAlexis, auteur haïtien. A la fois pour sa vie à multiples facettes : romancier, conteur, poète, militant, et pour son œuvre, notamment l’étincelant Espace d’un cillement, roman d’amour ardent, auquel nous avons décerné le premier prix Jean d’Ormesson, en 2018. Sa lecture fut un véritable choc esthétique et une pyrotechnie sensorielle. Entre réalisme social et réalisme magique, Jacques Stephen Alexis incarne cet équilibre que j’affectionne en littérature.
As-tu envie de nous parler de ton héritage familial ? L'environnement dans lequel tu as grandi, t'es construite et ce qui t'a amené à devenir éditrice.
Le fait d’avoir un père écrivain n’est sans doute pas pour rien dans mon amour des livres. J’ai grandi dans une maison bibliothèque, où tous les murs étaient tapissés de livre. Avant même de savoir lire, l’objet même me fascinait, m’attirait. Je pressentais qu’au cœur de ces volumes se cachaient des trésors, des univers à parcourir. Mon père partageait volontiers ses bonheurs de lecture et s’émerveillait de la beauté, de la fulgurance, de l’inventivité des auteurs qu’il lisait. Il pensait que les livres élevaient les hommes et les poussaient à s’émanciper. Il m’a transmis cet appétit et cette curiosité. Je considère les livres comme de véritables talismans.
Au fil des années,
l’édition est devenue pour moi un mode de vie, plus qu’un métier. Les éditions
éponymes sont une maison et non une entreprise d’édition. C’est une grande
fierté que d’avoir préservé cet esprit et de continuer à publier peu pour
publier mieux. Par ailleurs, nous éditons des auteurs qui nous ont charmés,
emportés, surpris et non des personnalités à forte notoriété et aux réseaux
puissants.
Qu'aimerais-tu dire à ceux qui se tiennent loin des livres, ne connaissent pas cet univers, pour le leur faire découvrir ?
Que la lecture peut libérer, réparer, affranchir. Que le livre est un objet magique : plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur. Que c’est un tuteur, un viatique, un horizon. Il existe une magnifique association, destinée à amener les prisonniers à la lecture, qui s’appelle « Lire pour en sortir ». Cette formule s’applique selon moi à tous les lecteurs. Lire est un remède à la solitude, à la tristesse, à l’ennui, mêlé à une promesse d’évasion, de féérie, d’accomplissement. Une délicieuse nourriture spirituelle, qui allège et embellit l’existence.
- Luc-Michel Fouassier (49)- Jean Calembert (50)- Isabelle Ménard (51)- Michaël Mention (52)- Anouk Shutterberg (53)- Nicolas Druart (55)- David Bry (56)- Alexandre Murat (57)
Nouvelle année... 2026... on continue :)
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